Par Ariane C. Peroni, étudiante de doctorat à l’Université Concordia
Du 6 juin 2024 au 11 août 2024, j’ai effectué une recherche de terrain pour collecter des données sur une population de capucins blonds. Cette population vit au cœur d’un fragment de 270 hectares de forêt Atlantique, la « Mata Atlântica », dans l’État de Paraíba au nord-est du Brésil. Après avoir passé 5 jours dans la ville de Natal, où j’ai eu la chance de visiter un centre de secours spécialisé dans la réhabilitation et la réintroduction des capucins, je me suis rendue à la maison de terrain située à Tabu dans la ville de Caaporã, accompagnée d’une autre étudiante de l’Université Concordia et de trois étudiants de l’Universidade Federal do Rio Grande do Norte. Tabu est une ferme industrielle qui avait autrefois des champs de canne à sucre tout autour du fragment où vivent les capucins blonds.
Les capucins blonds (Sapajus flavius) sont une espèce de singe en voie de disparition selon l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN). La déforestation liée à l’agriculture, provoquant une fragmentation intense de la forêt Atlantique – leur habitat principal –, est la plus grande menace à laquelle ils sont confrontés, en plus du braconnage et des diverses pressions anthropiques. Travailler avec une espèce en danger et étudier leur flexibilité comportementale a été une expérience très enrichissante.


Capucins blonds (Sapajus flavius). (©Ariane Peroni)
À cette époque, la population que j’ai eu la chance d’étudier a recours aux cannes à sucre comme ressource de secours en période de rareté alimentaire. Toutefois, il a été observé que cette denrée est maintenant consommée tout au long de l’année et bien intégrée dans leur régime alimentaire. Les cannes à sucre représentent donc une ressource cruciale pour la survie de cette population, qui vit dans un fragment complètement isolé du reste de la Forêt Atlantique.
Le but de cette recherche de terrain était, d’une part, de me former à l’étude d’une espèce en danger dans son milieu naturel et, d’autre part, de récolter des données sur son comportement de recherche alimentaire et ses techniques de manipulation des aliments de secours. Pour cela, j’ai appris à localiser les singes par un de leur cri spéciaux, à les suivre sans interaction directe et à utiliser diverses méthodes d’échantillonnage comportemental.


Capucins mâle au cœur du fragment de forêt en train de (A) nous observer et (B) d’observer les alentours à la recherche de nourriture. (©Ariane Peroni)
Le fragment de forêt est considéré comme un milieu naturel dégradé. Ces 20 dernières années, il était entouré de champs de canne à sucre qui ont été subitement enlevés en 2023 et remplacés principalement par d’autres terres agricoles dédiées à la culture du manioc et du maïs. Il ne reste plus que deux parcelles de cannes à sucre. Les effets de ce changement sur leur comportement alimentaire peuvent déjà être observés.


Photos du fragment de forêt (A) de l’extérieur et (B) la végétation en son intérieur. (©Ariane Peroni)
Sur le terrain, mes collaborateurs et moi utilisions des jumelles ainsi qu’une caméra. Tout en filmant, je décrivais ce que je voyais pour réaliser mes échantillonnages ciblés. Un échantillonnage ciblé appelé continuous focal sampling est une méthode qui consiste à sélectionner aléatoirement un individu du groupe observé et à documenter/enregistrer tous les comportements d’intérêt observés pendant une période définie. À noter que plusieurs méthodes d’échantillonnage ont été testées, notamment l’application « Animal Behavioral Pro » développée par Nicholas Newton-Fisher. Cette application, disponible sur Apple, permet de collecter des données comportementales en suivant un éthogramme strict préalablement implémenté. Lorsqu’un enregistrement commence, les comportements, les individus et les modificateurs définis dans l’éthogramme sont présentés, et il suffit de cliquer sur l’élément correspondant à ce que l’observateur observe. Il est possible d’ajouter des notes à la fin de chaque échantillon collecté.
Mes premières observations ont conduit à de nouvelles hypothèses. Par exemple, si je m’attendais à ce que le nombre et la complexité des manipulations soient liés à l’expérience et à l’apprentissage, il semble qu’en réalité cela soit davantage lié à la force physique. En effet, les mâles, étant plus grands et physiquement robustes, utilisaient leur poids pour casser la canne à sucre, puis la mordaient et l’arrachaient pour la consommer. Les femelles et les individus n’ayant pas atteint leur pleine maturité devaient plutôt utiliser leurs deux mains ainsi que leurs dents pour déterrer la canne à sucre. Ces derniers utilisaient une combinaison de techniques plus complexes : généralement faire tourner la canne à sucre sur elle-même avec une ou deux mains, tout en maintenant l’extrémité de la canne dans leur bouche et en mordant afin de pouvoir consommer le sucre.

Capucin mâle utilisant le poids de son corps pour casser la canne à sucre afin de l’emporter dans le fragment pour la consommer. (©Ariane Peroni)
De plus, si cette population utilisait un mode de recherche alimentaire appelé fission-fusion — séparation du groupe en sous-groupes pour augmenter les chances de succès — j’ai constaté que la population était divisée en deux groupes distincts, qui se redivisaient ensuite. Le premier groupe comprenait essentiellement des mâles et des subadultes, dont les individus étaient assez éloignés les uns des autres par moments. Le deuxième groupe était composé d’individus plus jeunes. Plusieurs fois dans la journée, les deux groupes se réunissaient à la lisière du fragment, où subsistent les champs de cannes à sucre. Le fait que les champs de cannes à sucre aient été pratiquement entièrement remplacés soulève de nombreuses questions quant à l’avenir de la population.
Mes collègues et moi avons malheureusement assisté à une altercation entre deux fermiers et des singes. Les fermiers tentaient de les effrayer car ils avaient constaté que certains venaient manger leurs récoltes. Si Tabu, étant une grande ferme industrielle, se souciait peu de quelques cannes à sucre mangées par les singes, les fermiers plus indépendants, dont l’histoire nous est inconnue, risquent d’être moins tolérants. Le devenir de cette population est donc encore plus incertain face à l’émergence de nouvelles problématiques depuis 2023. En effet, l’implémentation de cannes à sucre dans leur alimentation a jusqu’à présent aidé à la survie des capucins blonds, mais les nouvelles ressources agricoles autour du fragment ne promettent pas de compenser la réduction drastique du nombre de cannes à sucre disponibles.
Pour conclure, un grand merci au Dr S. Turner et à R. Ferreira pour leur confiance et pour m’avoir permis de réaliser cette recherche de terrain. Merci également au laboratoire COLLAB du Dr Renata Ferreira à l’Universidade Federal do Rio Grande do Norte (Natal) pour m’avoir accueillie, ainsi qu’à MITACS, à l’Université Concordia et au CSBQ pour le financement de ce projet, sans lesquels je n’aurais jamais pu vivre cette expérience si enrichissante.
À propos de l’auteure:
Ariane C. Peroni est étudiante en deuxième année de doctorat au Département de géographie, urbanisme et environnement de l’Université Concordia, à Montréal (Canada). Elle est sous la supervision de la Dre Sarah E. Turner et fait partie du laboratoire PIES (Primatologie et sciences environnementales interdisciplinaires). Ses recherches visent à comprendre comment les opportunités offertes par l’habitat influencent les prises de décision en matière de mouvement ainsi que les comportements associés au stress chez des groupes de tamarins vivant en milieu naturel à la station biologique Los Amigos, dans la région de Madre de Dios, au Pérou, ainsi que chez des groupes vivant en captivité. L’autrice considère que la recherche doit avant tout reposer sur la collaboration et elle est également heureuse de pouvoir collaborer avec le Biodôme de Montréal ainsi qu’avec l’organisme à but non lucratif Field Projects International, qui mène des programmes de recherche, de suivi écologique et de conservation de la biodiversité à la station biologique Los Amigos. LinkedIn: www.linkedin.com/in/ariane-peroni-1833561a3


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