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À la rencontre des plantes alpines dans une mer de nuages!

Texte de Étienne Lacroix-Carignan, étudiant au doctorat à l’Université de Montréal ; au nom de 39 participants

Grâce au soutien du Centre québécois pour la science de la biodiversité (QCBS) dans le cadre de la subvention BioBlitz Champion, nous avons pu vivre une expérience formidable et partir à l’assaut de sommets subalpins éloignés dans la région de Charlevoix au Québec, du 27 au 30 juin 2025. Le camp de base de ce bioblitz, réalisé de façon conjointe avec l’organisme sans but lucratif Flora Quebeca, était à l’Auberge des Balcons, située à Baie-Saint-Paul. C’est d’ailleurs à cet endroit où, le vendredi soir, tous les participants se sont réunis autour des tables à pique-nique derrière le chaleureux Bistro des Balcons pour écouter les organisateurs et des représentants des organismes dévoiler le plan détaillé de la fin de semaine et discuter de l’importance de ces inventaires floristiques pour l’évaluation de la diversité de ces territoires sous-explorés. Au menu : deux blocs d’activités botaniques en parallèle à chaque jour et proposant une variété de milieux à explorer.  

Le samedi, le premier groupe de botanistes téméraires s’est aventuré, malgré la pluie annoncée, à la longue randonnée de 14.6 km et de 650 m de dénivelé positif menant au sommet subalpin du mont Élie, dans la Zone d’exploitation contrôlée (ZEC) de Lac aux Sables près d’une section peu accessible du parc national des Hautes-Gorges de la Rivière Malbaie. La randonnée, qui s’est déroulée presque sans pluie mais à l’intérieur de nuages denses, ne nous aura pas permis d’admirer les paysages splendides tant promis, mais les plantes subalpines, elles, étaient au rendez-vous! Au fur et à mesure de la montée, différentes espèces très caractéristiques des milieux montagnards ont commencé à faire leur apparition : Vaccinium ovalifolium, Carex bigelowii, Diphasiastrum sitchense, Trichophorum alpinum et Oreojuncus trifidus.

L’ascension du mont Élie, bien illustrée par les 849 observations qui y ont été faites!
Iris du Vivier en train d’observer Carex oligosperma dans son habitat

Des secteurs tourbeux juste avant la montée finale vers le sommet du mont Élie ont laissé apparaître des touffes rousses fort charismatiques de l’Eriophorum russeolum (s. strict), une espèce rarement observée à des latitudes aussi basses.  Un spécimen a été récolté pour documenter la station et, durant le processus, Étienne Léveillé-Bourret s’est filmé en train de sécher à l’aide d’un sèche-cheveux ces inflorescences rousses rappelant un certain personnage burlesque américain. Vidéo truculente, pour ceux qui auront eu le plaisir de la visionner un jour. Une fois arrivée au sommet, des espèces proprement alpines ont commencé à apparaître, et les petits krummholz de sapin cèdent leur place au Salix uva-ursi, magnifique en cette saison avec ses inflorescences en chatons rouge-orangées. Spinulum canadense, similaire au plus commun Spinulum annotinum mais au port beaucoup plus compact et aux feuilles dressées, a aussi attiré l’attention de plusieurs. Les lichens et les bryophytes alpins qui se trouvaient dans ce secteur dénudé et battu par les vents ont également fait le bonheur de certains membres plus férus. Ophioparma ventosa, un lichen crustacé fixé solidement au roc du sommet et avec des organes sexuels rouge sang était magnifique, et de minuscules hépatiques, un groupe bien particulier de bryophytes, ont été récoltés à la hâte par Étienne Lacroix-Carignan juste avant que la cloche annonçant la fin de la récréation soit sonnée et que le groupe entame le long chemin du retour et une difficile descente. Ce n’est que de retour au laboratoire que des cris de joie ont pu être lancés, à l’identification de Sphenobolus saxicola et de Tetralophozia setiformis. Pour cette dernière espèce nordique, large de 1 mm mais très reconnaissable, sa découverte au mont Élie vient étendre vers le sud sa distribution connue au Québec de près de 100 km! Au total, ce sont 849 observations de 196 espèces, dont 132 espèces de plantes vasculaires, qui auront été observées lors de cette randonnée!

Ophioparma ventosa, un lichen typiquement alpin trouvé au sommet du mont Élie

Le deuxième groupe, quant à lui, s’est dirigé vers l’île aux Coudres, pour explorer les rivages maritimes. Plusieurs espèces caractéristiques ont été observées : Lysimachia maritima, Salicornia, Atriplex prostrata, Carex hormathodes, etc. Cependant, le clou de la journée a été l’exploration d’une prairie maritime basse à l’extrémité Ouest de l’île, où Marc-Aurèle Vallée a pu dénicher une quantité impressionnante de botryches, de petites fougères passant facilement inaperçues parmi les hautes herbes. Botrychium simplex, Botrychium tenebrosum et B. matricariifolium ont fait le bonheur des botanistes présents, le compagnonnage de ces espèces dans de telles densités était assez inédit!

Plusieurs bryologues se sont dirigés vers le secteur nord de la Forêt Marine située à Saint-Joseph-de-la-Rive, où ils ont pu observer sur des escarpements suintants des espèces assez rares au Québec, dont le Diplophyllum apiculatum, et Isopaches bicrenatus.

Après un souper commun au Bistro des Balcons dans une ambiance festive, la majorité s’est déplacée dans le local généreusement prêté par un organisme situé dans le même édifice. Les bryologues ont pu installer leurs microscopes et commencer à identifier leurs récoltes, alors que d’autres botanistes ont sorti leurs presses à herbier. Les deux groupes ont ensuite échangé leurs découvertes de la journée. 

Le lendemain, dimanche, deux groupes se sont de nouveau formés : un premier s’est dirigé vers une tourbière riche dans le secteur de Port-au-Saumon, alors que l’autre s’est lancé dans l’ascension vers le mont Alouette, dans la ZEC des Martres. À la suite de cette ascension assez courte (30 min), nous avons été récompensés par une vue splendide d’une mer de nuages sur la région, au sommet subalpin du mont Alouette. Ce fut un baume au cœur pour ceux qui, la veille, s’étaient astreints à gravir le mont Élie dans la brume sans voir un seul rayon de soleil. Lors de la montée, des espèces subalpines similaires à celles vues au mont Élie ont été observées : Vaccinium ovalifolium, Vaccinium cespitosum, Moneses uniflora et Carex bigelowii. Au sommet, cependant, un cortège d’espèces différent de celui du mont Élie nous attendait. Bien qu’aucun Salix uva-ursi n’ait été trouvé, le Diapensia lapponica était assez fréquent. Découvert tardivement sur le sommet en raison de sa petite taille, le Carex arctogena a attiré les curieux. Déjà connue dans Charlevoix, cette espèce n’en demeure pas moins à l’extrême limite sud de la répartition au Québec. Encore une fois, les lichens étaient maîtres des lieux et formaient un épais tapis dans les secteurs les plus exposés du sommet, parmi des bosquets bas de Vaccinium uliginosum.

Carex arctogena
Vaccinium uliginosum au mont Alouette
Sommet du mont Alouette

Le deuxième groupe a fait de belles trouvailles à la tourbière, et 400 observations y ont été réalisées. Parmi celles-ci, une espèce de mousse assez particulière, le Splachnum ampullaceum. Cette espèce a en effet la particularité de ne pousser que sur les vieux crottins et ses spores sont propagées par les mouches!

Splachnum ampullaceum sur un crottin!
Robert Gauthier au boulot

Durant toute la fin de semaine, un projet de bioblitz a été préparé sur iNaturalist. Tous les participants pouvaient y consigner leurs observations et leurs photos, et ce sont 29 personnes qui se sont prêtées au jeu pour enregistrer:

  • 2337 observations
  • 551 espèces
  • 420 espèces de plantes vasculaires
  • 72 espèces de bryophytes 
  • 57 champignons (y compris les lichens)

Bravo à Vincent Laurie qui a enregistré le plus grand nombre d’observations (477) et à Étienne Lacroix-Carignan qui a recensé le plus grand nombre d’espèces (260 sur les 551). Tous les résultats sont disponibles à l’adresse suivante : https://www.inaturalist.ca/projects/rendez-vous-botanique-fq-2025?tab=observations

À propos de l’auteur:

Étienne Lacroix-Carignan est étudiant à au doctorat dans le Laboratoire d’Étienne Léveillé-Bourret à l’Institut de recherche en biologie végétale (IRBV) à l’Université de Montréal. Son projet de recherche porte sur la systématique des Carex de la sous-section Lupulinae et du clade Hirta, un groupe de plantes très diversifié, mais qui recèle encore de nouvelles espèces à décrire!

Post date: February 06, 2026

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