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Des tourbières de la Côte-Nord aux routes du Colorado : récit d’un congrès sur l’écologie routière aux États-Unis

Par Ariane Bouffard, Étudiante au doctorat à l’UQAM

Du 11 au 15 mai 2025, j’ai participé à l’International Conference on Ecology and Transportation (ICOET), qui se tenait à Denver (Colorado, États-Unis). Ce congrès international réunissait près de 650 participants provenant principalement des États-Unis, mais également d’une vingtaine de pays. Ce séjour, rendu possible grâce à la bourse d’excellence du Centre de la science de la biodiversité du Québec (CSBQ), m’a entre autres permis de partager les résultats de mon projet de thèse ainsi que d’échanger avec des scientifiques et acteurs gouvernementaux travaillant dans des disciplines liées au transport et à l’écologie.

Présentation de mes résultats de recherche à l’international

Lors du congrès, j’ai présenté les résultats préliminaires de mon projet de recherche, qui porte sur l’impact de la construction routière sur l’écoulement des eaux souterraines et l’intégrité écologique des tourbières boréales. 

Cette étude est menée dans les régions de la Minganie et de la Basse-Côte-Nord, des territoires riches en tourbières. Les données recueillies depuis 2022 révèlent que les routes exercent un effet de barrage qui modifie localement les dynamiques hydrologiques dans les tourbières. Ces modifications demeurent tout de même modestes en comparaison de la variabilité naturelle du niveau d’eau dans ces milieux. D’autres effets des routes plus préoccupants ont toutefois été constatés. Les résultats montrent notamment des changements importants au niveau des paramètres physicochimiques de la tourbe à proximité des routes. Ces modifications ont à leur tour une influence indéniable sur la composition de la végétation des tourbières. Une diminution de la richesse spécifique et une raréfaction des espèces typiques de tourbières, telles que les sphaignes et les lichens, ont d’ailleurs été constatées en bordure des routes. De plus, de nouvelles espèces, non typiques des tourbières de la région, ont fait leur apparition dans ces milieux perturbés.

Ces résultats suggèrent que les effets des routes sur les tourbières s’étendent bien au-delà de leur emprise physique, affectant l’intégrité de l’écosystème sur plusieurs dizaines de mètres de part et d’autre de la route. Ces changements survenant dans les tourbières à la suite de la construction d’une route pourraient d’ailleurs impacter les fonctions écologiques et le potentiel de séquestration du carbone de ces milieux humides.

L’une des diapositives de ma présentation montrant les changements physicochimiques dans la tourbe aux abords des routes ainsi que les causes possibles de ces changements.

Des thématiques au cœur de la conservation de la biodiversité

Le programme du congrès était particulièrement diversifié, abordant des enjeux tels que la mortalité faunique liée aux collisions avec les voitures, l’efficacité des passages fauniques ou encore les impacts cumulatifs des routes et des ponts sur les espèces à statut précaire, dont les chauves-souris. Un grand thème reliait plusieurs des sujets de cette conférence, soit la nécessité de mieux planifier le développement du réseau routier en permettant le maintien ou le rétablissement de la connectivité écologique. 

Ce fut également inspirant de constater qu’un grand nombre d’experts partageait mes préoccupations quant à l’effet des routes sur la biodiversité et l’environnement et sur l’importance de réduire leur empreinte écologique. J’ai cependant été étonnée de voir le peu d’études présentées lors de cet événement qui portaient sur les milieux humides. J’étais par ailleurs la seule conférencière à aborder le sujet de l’effet des routes sur les tourbières. Plusieurs participants du congrès ont témoigné de l’intérêt pour mon sujet d’étude tout en m’avouant ne s’être jamais réellement questionnés sur l’impact à grande échelle de l’expansion du réseau routier dans les régions boréales ainsi que dans les tourbières qu’elles contiennent. Cela s’explique probablement par le fait que très peu de tourbières sont présentes aux États-Unis!

Une excursion sur le terrain au cœur des Rocheuses

En marge du congrès, j’ai participé à une excursion d’une journée sur l’Interstate 25, organisée par le Colorado Department of Transportation et le Department of Parks and Wildlife. Cette autoroute traverse un territoire marqué par une transition écologique entre des zones de prairies semi-arides et les montagnes des Rocheuses. 

Cette visite m’a permis de voir concrètement les efforts déployés pour intégrer des aménagements visant à favoriser la connectivité écologique et atténuer les impacts environnementaux de ce projet routier. Nous avons visité des passages fauniques, dont un encore en construction, ainsi qu’un secteur où des interventions ont permis de restaurer la plaine inondable d’un cours d’eau traversé par l’autoroute. Cette sortie m’a également permis d’échanger avec les ingénieurs et biologistes impliqués dans la conception et le suivi de ces projets.

Passage faunique sous l’autoroute mis en place pour permettre le passage de la grande faune comme les chevreuils et les wapitis. Le passage intégrait également des abris pour la petite faune (les tas de branches).
Passage faunique supérieur en construction. L’autoroute passera dans un tunnel sous le passage qui est aménagé essentiellement pour rétablir la connectivité de l’habitat du pronghorn ou antilope d’Amérique (Antilocapra americana), une espèce endémique de l’Amérique du Nord qui est passée près de l’extinction au début des années 1900.
Aménagement en fascine visant à simuler l’effet d’un barrage de castor artificiel pour créer une retenue d’eau et ainsi favoriser une reconnexion du ruisseau avec sa plaine inondable. Les concepteurs de l’ouvrage espéraient que de « vrais » castors viennent éventuellement compléter le travail.

Une expérience formatrice et enrichissante

Participer à l’ICOET a été une expérience enrichissante, tant sur le plan scientifique que professionnel. J’ai pu élargir mon réseau professionnel et échanger avec plusieurs intervenants locaux sur des projets innovants en matière d’écologie routière. J’ai par ailleurs pu constater à quel point une approche interdisciplinaire et une collaboration entre les concepteurs de routes et la communauté scientifique permettent la conception de routes plus vertes. Cela m’a aussi permis de contextualiser mes résultats relativement à ce qui est actuellement étudié dans le domaine de l’écologie routière. 

Finalement, je tiens à remercier le CSBQ pour son soutien financier, sans lequel cette expérience n’aurait pas été possible.

À propos de l’auteure:

Ariane Bouffard est candidate au doctorat à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM). Elle étudie en Sciences de l’environnement, sous la direction de Marie Larocque (UQÀM) et Monique Poulin (Université Laval). Son projet d’étude est réalisé en partenariat avec le ministère des Transports et de la Mobilité durable ainsi que dans le cadre de la chaire de recherche sur l’eau et la conservation du territoire. Les intérêts de recherche d’Ariane portent sur l’écologie routière, les milieux humides et la biodiversité. Ariane travaille également comme biologiste au ministère des Transports et de la Mobilité durable où elle exerce un rôle de conseillère et de spécialiste en environnement dans le cadre de projets routiers d’envergure.

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Post date: October 23, 2025

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