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Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es : le cas de la mésange bleue corse

Par Arlette Fauteux, Étudiante au doctorat à l’UQAM

Par son caractère bien à elle, sa coloration très vive et sa forte abondance, la mésange bleue est connue de tous en Europe. Malgré sa petite taille, d’environ 12 cm, ce petit oiseau très vif sait effectivement se faire remarquer. À l’exception de l’Islande, elle est répandue sur l’ensemble du continent européen et visite tant les jardins que les espaces naturels plus vastes. 

La population de Corse fait partie de la sous-espèce Cyanistes caeruleus ogliastrae, également présente sur la péninsule Ibérique et en Sardaigne. Depuis maintenant près de 50 ans, plusieurs populations de mésanges bleues réparties dans le sud de la France et le nord de la Corse sont étudiées par une équipe de recherche de Montpellier, le Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive (CEFE), et par l’UQAM depuis 2012. Pourquoi tant d’intérêt pour ce si petit oiseau ? Pas simplement parce qu’il est d’une beauté sans nom, ni pour l’attraction des paysages corses ! Grâce à sa forte abondance et sa robustesse aux dérangements causés par les manipulations scientifiques, la mésange bleue est un superbe modèle d’étude pour tenter de mieux comprendre diverses théories écologiques. Quels aspects de ces populations sont donc étudiés par le CEFE et l’UQAM ? La démographie, le succès reproducteur, la sélection de partenaire, la coloration, le chant, la sélection naturelle et j’en passe. Mais aussi, depuis quelques années, les traits comportementaux à l’échelle individuelle ont été investigués. Et c’est précisément de ce dernier aspect dont je vous parle aujourd’hui.

Mésange bleue dans son nichoir

Tout comme les humains, il semble que les animaux se distinguent les uns des autres par leurs comportements. Ils peuvent eux aussi avoir des traits qui leur sont propres, comme leur degré d’activité ou encore leur témérité ou leur agressivité. Dans les populations corses auxquelles je m’intéresse dans le cadre de mon doctorat, on sait maintenant qu’il existe des différences comportementales entre les deux populations. Les individus de l’une des populations sont globalement plus agressifs et explorent plus rapidement et superficiellement leur environnement que ceux de l’autre population. Pourquoi ? Plusieurs raisons peuvent expliquer ce type de divergence, mais dans le cas des populations à l’étude, cela pourrait être une réponse adaptative à leur environnement. Réponse adapta…quoi ? Une réponse adaptative; c’est-à-dire que dépendant de l’habitat, certains traits comportementaux pourraient procurer un avantage de survie ou de reproduction aux individus, ce qui pousserait ces derniers à engendrer plus de progéniture et transmettre davantage leurs gènes dans leur population. C’est un processus de sélection naturelle. Et oui, cette fameuse théorie avancée par Darwin ! Comme les deux populations corses à l’étude sont situées dans des milieux très différents, il est possible que le comportement « optimal » ne soit pas le même dans les deux habitats et que des profils comportementaux différents soient avantageux et donc devenus, à long terme, prépondérants dans les populations.

Site d’étude dans le nord de la Corse en fin de saison quand la végétation est desséchée par le soleil.

Si l’existence de différences interindividuelles de comportement est bien connue et démontrée, leur impact écologique l’est moins. Or, on peut imaginer que des différences de traits comportementaux pourraient être liées à toutes sortes d’autres aspects physiologiques, morphologiques ou d’utilisation de l’habitat. C’est précisément à cette question que je m’intéresse dans le cadre de mon doctorat. Je cherche à savoir si les différences de comportement d’exploration qu’on observe dans nos populations (rapide et superficielle versus lente et minutieuse) sont liées au type de proies que les mésanges sélectionnent pour nourrir leurs oisillons. Mon hypothèse est que les mésanges qui explorent rapidement et superficiellement leur environnement risquent d’avoir une diète calquée sur les proies disponibles autour de leur nichoir. Elles risquent aussi d’opter vers la quantité au dépend de la qualité de leurs proies. Les mésanges plus minutieuses, quant à elles, devraient avoir une diète qui diffère davantage des arthropodes disponibles autour du nichoir et qui comporte plus de proies de meilleure qualité. L’alimentation étant primordiale au développement des oisillons, j’étudierai aussi si ces différences de diètes sont liées à des différences de succès reproducteur. Finalement, grâce à divers modèles statistiques complexes dont je vous épargne les détails, je vérifierai si certains profils comportementaux sont plus avantageux que d’autres selon l’environnement dans lequel les individus se trouvent. J’ai d’ailleurs eu la chance cet été, grâce à une généreuse bourse du CSBQ, de me rendre à Montpellier pour assister à un workshop sur l’apprentissage de ces modèles complexes – pour les curieux, je parle ici des modèles pour estimer la survie à partir de données de marquage-capture-recapture (modèles CMR à travers le logiciel E-SURGE).

À défaut de pouvoir vous donner la réponse à ces questions, car je ne la connais pas encore moi-même, je vous explique comment j’espère étudier cela ! D’abord, pour étudier la mésange corse… Il faut aller en Corse! J’ai donc la chance d’effectuer mon terrain dans les environs de Calvi où se trouvent un total de 300 nichoirs.

Carte du site d’étude, situé en au nord de la Corse. Les populations sont divisées en trois sites répartis dans les vallées de Muro et Pirio.

En plus des activités de suivi de nidification habituelles (visite des nichoirs, baguage et mesures morphologiques des adultes et des oisillons, etc.), j’ai installé des caméras (Green backyard Wireless Bird Box Camera ©) dans 50 nichoirs. Les vidéos, que j’enregistre à partir du moment où les oisillons ont 8 jours jusqu’à leur envol vers 18 jours, me permettront d’identifier les proies rapportées par les parents. Je pourrai ensuite relier les traits d’exploration des parents, qu’on connaît grâce à des tests standardisés effectués en début de saison, aux données d’approvisionnement.

Mésange bleue nourrissant ses oisillons. Vue des caméras de nichoirs.

Si on fait un calcul rapide… À date, une quarantaine de nichoirs ont été filmés durant 140 heures chacun. Cela fait donc un total de 5 600 heures d’enregistrement. Ce qui équivaut à… Beaucoup trop pour qu’une seule personne effectue les analyses manuellement ! Grâce à l’aide d’une chercheuse en intelligence artificielle de l’université de Zurich, Liliana Silva, j’aurai la chance d’utiliser l’IA pour diminuer grandement le temps de traitement. Elle a entraîné un modèle qu’elle a développé pour reconnaître les entrées-sorties et isoler ces segments de vidéos. Idéalement, nous aimerions aussi l’entraîner à reconnaître le type de proie de façon autonome. Ce nouvel outil aura un impact majeur sur la faisabilité de mon projet !

Je vous dis donc, à la prochaine pour plus, en espérant vous revenir avec les conclusions de mon étude sous peu !

À propos de l’auteur:
Arlette Fauteux a effectué un baccalauréat en biologie -spécialisation écologie- à l’Université du Québec à Montréal. Elle a poursuivi son parcours en étudiant l’utilisation du syrphe d’Amérique comme agent de lutte biologique dans le cadre de sa maîtrise. Pour son doctorat, elle s’est redirigée vers ses premiers amours, les oiseaux, et étudie le comportement de la mésange bleue corse dans le laboratoire d’Écologie évolutive de différences individuelles de l’UQAM sous la supervision de Denis Réale, Anne Charmantier (CEFE) et Claire Doutrelant (CEFE).

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Post date: November 11, 2025

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