Enable Dark Mode!
Plein feu sur la faune du sol du Québec

Par Laura Jeanne Raymond-Léonard, étudiante au doctorat à l’UQÀM ; au nom du laboratoire de Tanya Handa

Il y a quelques semaines, dans un couloir du 1er étage du pavillon SB de l’UQÀM, à Montréal, il y avait des airs de fête. On pouvait entendre une musique se mélanger aux sons des rires, en plus de humer des effluves… d’éthanol 70 %! C’était le laboratoire de Tanya Handa qui réalisait un bioblitz sur la biodiversité des sols du Québec dans le cadre du défi Blitz the Gap, avec les soutiens financiers du CSBQ et matériel du département des sciences biologiques de l’UQÀM. Le but de ce défi pancanadien est de combler des lacunes de connaissances sur la biodiversité à l’échelle du pays en faisant le plus d’observations possibles sur iNaturalist.

La faune du sol englobe tous les animaux vivants dans le sol ou à sa surface et fait généralement référence aux invertébrés, incluant la microfaune (p. ex. nématodes), la mésofaune (p. ex. collemboles, acariens) et la macrofaune (p. ex. insectes, cloportes, mille-pattes, vers de terre). Échantillonner cette  faune est généralement un processus laborieux et chronophage : bien que l’on puisse capturer à la vue certains organismes, il faut généralement poser des pièges fosses ou encore extraire la faune des carottes de sol pendant plusieurs jours. Par la suite, nous passons BEAUCOUP de temps à trier les organismes des débris se retrouvant dans les échantillons et à les identifier à l’espèce (à titre indicatif, certains acariens et collemboles font moins de 200 μm). Comme les étudiants gradués se spécialisent généralement sur un taxon en particulier, ce sont des milliers d’individus d’autres taxons qui sont triés par projet, mais qui ne sont jamais identifiés à l’espèce. Avec la bourse Champion du CSBQ, nous voulions saisir l’occasion de valoriser certains de ces échantillons oubliés et d’en faire un événement social amusant pour notre équipe. Comme il est difficile sur iNaturalist d’identifier la faune du sol jusqu’à l’espèce (même parfois à la famille!) à partir de photos prises sur le terrain, car il faut vérifier certaines caractéristiques morphologiques au binoculaire et/ou au microscope, nous étions d’autant plus motivées à faire un bioblitz de laboratoire!

Durant 3 jours (28 août, 29 août et 2 septembre 2025), nous avons tenté d’identifier le plus d’organismes possibles à partir d’échantillons de faune du sol venant d’un peu partout au Québec (de Montréal aux Îles-de-la-Madeleine) et d’une variété d’habitats (tourbière, forêt boréale, forêt tempérée, champ en agriculture biologique, parcs urbains, plantation expérimentale, plage, etc; Figures 1a et 1b). Certains de ces échantillons ont été collectés par les membres de notre équipe au cours de l’été 2025 en vue de l’événement alors que d’autres prenaient la poussière sur les étagères de notre laboratoire à l’UQÀM depuis plusieurs années. Lorsque les observations ne pouvaient pas être comptabilisées dans le projet Blitz the Gap : QCBS champions (car elles concernaient des organismes échantillonnés antérieurement au 1 juin 2025,  date de début du défi), elles l’étaient au moins dans le projet QCBS : Quebec Soil Fauna afin que l’on puisse garder une trace de nos efforts d’identification (Figure 1b).

Figure 1. A) Organisation des échantillons par lieu d’échantillonnage et type d’habitat lors de l’événement. Les participants pouvaient choisir d’identifier ce qu’ils souhaitaient. B) Distribution géographique des observations du projet Blitz the Gap : Quebec Soil Fauna dans iNaturalist en date du 22 septembre 2025.

Armés de nos cafés matinaux et de muffins aux pommes cuisinés avec amour par Karine, les étudiantes de notre laboratoire se sont mises à la tâche, accompagnées de Pierre-Marc Brousseau (ancien doctorant du labo) et Christopher Fares Gaffary (étudiant à l’UdeM), tous deux passionnés de myriapodes (incluant les cent-pattes, mille-pattes et symphiles; Figures 2 et 3). Ils ont pu nous initier à l’identification de ceux-ci (de même que certains coléoptères!) et c’est grâce à leur précieuse aide que nous avons pu observer au total 18 espèces de myriapodes. Ce fût fascinant de découvrir ces « gros » organismes, comme nous sommes généralement spécialisées sur la plus petite faune (collemboles et acariens). En effet, nous avons profité de cette occasion pour nous initier à l’identification de taxons avec lesquels nous ne sommes pas habituées à travailler. C’était un réel plaisir de collaborer entre nous, quelle belle occasion d’apprentissage!

Figure 2. Participants au bioblitz (de gauche à droite, en haut : Karine Manoli, Pierre-Marc Brousseau, Karima Lafore, Laura Jeanne Raymond-Léonard, en bas : Nat Kennedy, Essivi Gagnon Koudji, Tanya Handa). Mention également à Christopher à la caméra, qui n’est pas sur la photo.
Figure 3. Ambiance au laboratoire lors du bioblitz. Tout le monde avait son propre microscope, son binoculaire et un dispositif pour prendre des photos sur ceux-ci.

En trois jours, nous avons observés 52 espèces pour 69 observations : nous devions prendre plusieurs photos de chaque individu afin de permettre à autrui de confirmer nos ID sur iNaturalist (p.ex. les dents du coxosternum forcipulaire des cent-pattes; Figure 4). À cela s’additionne nos observations sur le terrain au cours de l’été, portant notre total à 155 espèces pour 315 observations dans notre projet Blitz the Gap : Quebec Soil Fauna.

Figure 4.  Lithobius forficatus et l’un des critères permettant de le différencier des autres espèces similaires : il y a 5+5 à 7+8 dents sur son coxosternum forcipulaire. Le “+” fait référence à chaque côté du corps.

De plus, nous avons fait une collaboration avec la Coop la Charrette, une ferme maraîchère biologique à St-Élie-de-Caxton en Mauricie (dont plusieurs membres ont l’UQÀM pour alma mater). Ceux-ci avaient posé des pièges fosses au courant de l’été, nous avons trié et identifié leur contenu durant le bioblitz tout en prenant le temps de prendre des belles photos qu’ils comptent bien mettre de l’avant à la ferme (Figure 5).

Figure 5. Faune du sol collectée dans un piège fosse à la fin août 2025 (13 jours de trappe) dans un champ de tagètes (fleurs) à la Coop la Charrette (St-Élie-de-Caxton, Mauricie).

Karima, qui a entamé sa maîtrise sur les collemboles cette année, a pu identifier ses premiers spécimens (et pas n’importe lesquels!) en se familiarisant avec la clé d’identification que nous utilisons au laboratoire. Elle a entre-autres identifié deux Appendisotoma dubia et un Friesea pentacantha, provenant d’échantillons de 2024 collectés à Pike River (Montérégie), ce qui constitue respectivement des premières mentions pour le Canada et le Québec selon la plus récente liste d’espèces publiée (Babenko et al. 2019; Figures 6a et 6b). De surcroît, ces 2 espèces n’avaient jamais été enregistrées dans iNaturalist encore, quelle belle surprise! Laura a également fait une première observation sur iNaturalist avec un Xenylla welchi, ce qui constitue également une première mention pour le Québec (Babenko et al. 2019) : elle a trouvé plusieurs individus dans un échantillon de 2025 provenant d’un champ de tagètes à la Coop la Charrette (Figures 5c et 6c). Elle a aussi observé Sinella curviseta d’un échantillon de 2023 provenant d’un parc de Montréal; une nouvelle mention pour le Québec (Babenko et al. 2019) et une première observation au Canada sur iNaturalist (Figure 6d). Ces trouvailles soulignent bien à quel point la faune du sol est largement sous-documentée si l’on arrive à faire de telles premières mentions/observations avec un si faible effort d’identification!

Figure 6. Des collemboles pour lesquels nous avons des premières mentions pour le Québec, le Canada (selon Babenko et al. 2019) et/ou iNaturalist A) Appendisotoma dubia B) Friesea pentacantha C) Xenylla welchi D) Sinella curviseta

Enfin au-delà des organismes que nous avons identifiés lors du bioblitz, certains membres de notre équipe se sont prêtés au jeu durant tout l’été en prenant le temps de documenter la biodiversité sur iNaturalist, que ce soit sur le terrain, au labo ou en vacances. C’est le cas de Nat, Laura et Karine qui ont ajouté ensemble 964 observations et observé respectivement 191, 331 et 198 espèces (en date du 25 septembre 2025). Si celles-ci ne sont pas toutes reliées aux sols, elles concernent majoritairement des invertébrés. Nos petits coups de cœur en dehors de la faune du sol ? Un joli Corythucha sp. et ses « ailes de dentelle » ainsi que le fameux criquet endémique des Îles-de-la-Madeleine Melanoplus madeleineae étant désignée comme une espèce préoccupante par le COSEPAC (Figure 7).

Figure 7. A) Corythucha sp. et B) Melanoplus madeleineae, deux coups de coeur observés cet été, même si ce n’était pas en lien avec la faune du sol.

Qui sait, peut-être que ce genre d’évènement deviendra une tradition au laboratoire de Tanya Handa! Dans tous les cas, nous continuerons d’ajouter des observations à notre projet : https://www.inaturalist.org/projects/blitz-the-gap-quebec-soil-fauna !

Référence:
Babenko, A., Stebaeva, S., & Turnbull, M. S. (2019). An updated checklist of Canadian and Alaskan Collembola. Zootaxa4592(1), 1-125.

À propos de l’auteure et de son équipe:

Laura Jeanne Raymond-Léonard est membre du laboratoire de Tanya Handa à l’UQÀM et réalise un doctorat pour comprendre les effets de nos pratiques de gestion des infrastructures vertes sur la biodiversité des sols urbains. Ses collègues et elle partagent un intérêt commun pour les «bibittes», donc conséquemment passent beaucoup de leur temps au binoculaire et au microscope à écouter des balados.

Post date: March 10, 2026

0 Comments

Submit a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *