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Il était une fois la savane camerounaise

par Pauline Toni

Tout a commencé par un rêve qu’une ancienne petite fille a voulu concrétiser.
C’est cliché, et pourtant pour beaucoup d’entre nous l’histoire débute comme ça. En bref, depuis toute petite je suis fascinée par le monde animal, et surtout le comportement des animaux. Force de documentaires animaliers et de livres en tout genre, je suis aussi rapidement conscientisée sur le fait que les espèces disparaissent, même si mon esprit d’enfant ne peut pas encore mettre de mots sur ces notions. Et un jour, au détour d’un livre sur les lions, bam, voilà ce que je veux faire : de l’éthologie. Et puis, lancée dans mes recherches de perspectives de carrières liées à ça, hop, je découvre le monde de la conservation… Une licence et un master en poche, me voilà, les yeux brillants, rêvant de chevaucher un vélo pour me rendre dans le ventre de l’Afrique afin d’y sauver les grands mammifères (oui, on est beaucoup à commencer par les charismatiques mammifères… mais je vous rassure, mon champ de passions s’est bien élargi depuis). Sauf que finalement, pas si facile de s’ébaucher une carrière de rêve dans la réalité… Force de persévérance, me voilà partie pour une première expérience de terrain de 3 mois, dans un parc national, au Cameroun. Et là, la magie opère vite. Le climat, météorologique et humain, me séduit d’emblée. Puis, j’arrive au parc national de Boubandjidda après plusieurs heures de route sur une piste de sable/graviers, par une nuit moite et chaude, les yeux fatigués du voyage et de tant de nouveauté, mais surtout, émerveillés.

Voilà là le début d’une aventure, et la confirmation de ma passion pour la recherche et le fait de poser et de se poser sans arrêt des questions. Mon idée initiale était de me faire une première expérience de terrain, en milieu isolé, pour voir si la réalité collait suffisamment bien à l’idée que le rêve avait formée dans mon esprit, si je me voyais vraiment faire ça sur du long terme, mentalement et physiquement. Je n’avais pas d’autre attente. J’allais rester au lodge du parc, géré par Paul Bour et son épouse, Maïmounatou Bilkissou Bour, qui sont en charge de la logistique du lodge qui accueille les touristes. Également concerné et passionné par la conservation de la faune, Paul appuie et participe à nombre des activités menées par le Conservateur et les agents anti-braconniers, organise des campagnes de sensibilisation des populations locales à la beauté de leur patrimoine naturel et à la nécessité de le préserver, cherche activement des financements pour des campagnes anti-braconnage et de sensibilisation. La réalité est dure là-bas, d’ailleurs à mon arrivée, 17 éléphants et 2 agents avaient été tués par des braconniers. A l’époque – et probablement encore maintenant – sous-équipés et en sous-effectif, difficile pour les brigades de défendre un territoire de 220 000 hectares, frontalier avec un pays politiquement instable tel que le Tchad, par où on soupçonne d’ailleurs que l’équipe de braconniers de cette fois-là, et probablement des raids suivants, sont entrés dans le parc.

Mon séjour a été tristement introduit par cet évènement, mais mon temps là-bas a également été très productif, d’un point de vue personnel ainsi que pour le parc. J’ai en effet eu la chance de participer à la réalisation d’une brochure touristique sur le site préhistorique de Managna, contenant des empreintes de dinosaures, qui se trouve à l’entrée du parc. Ça a été très enrichissant de se plonger dans les ressources scientifiques disponibles qui ont étudié ce site, et de tenter de démêler les informations d’un domaine, l’archéologie, quand même assez différent de ce dont j’avais l’habitude. Ces recherches d’information, puis la vulgarisation qui a suivi, m’ont fait prendre conscience que la science ne se réduit pas aux seules sciences qu’on nous enseigne à l’école : l’archéologie, comme la biologie, emploie et applique la démarche scientifique. Et voilà mon horizon qui s’élargit ! Par la suite, j’ai aussi aidé Paul à monter des supports vidéo pour parler de conservation de la biodiversité dans les écoles des villages environnant le parc. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de voir la version finale de ces vidéos, ni de voir leur impact et comment elles ont été reçues, mais c’était également une expérience enrichissante.

Le plus gros du reste de mon expérience camerounaise l’a été encore plus : enthousiasmé par mon parcours universitaire, et par une idée qui avait germé dans ma tête (et celle du professeur Thierry Lodé de l’université d’Angers, avec qui j’avais échangé avant de partir) concernant la possibilité de mettre en place un recensement de l’état de la population de léopards dans le parc, Paul m’a alors donné carte blanche, et prêté du matériel pour tester différentes choses. Moyennement rigoureux puisque le matériel était limité – deux pièges photos assez anciens, des tubes et de l’alcool, des gants – il s’agissait surtout pour moi de me familiariser avec du matériel en situation réelle de terrain, et d’aiguiser mon esprit scientifique en tentant de monter des protocoles. Me voilà donc partie dans la brousse, avec un pisteur, à chercher des traces de léopards. Au risque de décevoir les amoureux des grands animaux charismatiques, travailler sur ce type d’espèces, très élusives, est beaucoup moins romantique qu’il n’y paraît puisque l’on voit surtout leurs empreintes, restes de nourriture, ou fèces… Mais c’était extrêmement excitant pour moi, et même si ça n’a malheureusement eu que des retombées professionnelles modérées, ça m’a permis de développer des compétences de terrain qui m’ont beaucoup servi par la suite.

Je vais conclure en vous vendant ce petit bout de paradis qu’est le parc national de Boubandjidda. Créé en 1968, il s’agit d’un habitat de savane arbustive type soudano-guinéen, comprendre du sable, de la roche, des cours d’eau principalement asséchés hors saison des pluies, des arbres de type acacia surtout. Ce havre de biodiversité de 2 200 km² sans barrière est situé à mi-chemin entre Garoua et Ngaoudéré, dans le nord Cameroun. Il abrite quantité d’espèces (liste non exhaustive) : lions, léopards, hyènes tachetées, civettes, crocodiles du Nil, girafes, éléphants (il en reste quelques-uns mais le braconnage a fait et fait encore de nombreuses victimes), buffles, phacochères, colobes guereza, vervets, babouins, de nombreuses antilopes comme le majestueux éland de Derby, l’hippotrague ou le cobe Defassa, de nombreux reptiles, amphibiens, et poissons, et des centaines d’espèces d’oiseaux. Le parc est frontalier avec le Tchad au nord, et du côté tchadien se trouve le parc national de Sena Oura, créé en 2010. A l’époque où la création de cette aire protégée au statut de parc national était en suspens, on espérait que cela limiterait les entrées de braconniers par cette zone transfrontalière. Au vu des évènements de cette dernière décennie et de l’état actuel des populations d’éléphants, malheureusement, il semblerait que ces espoirs aient été déçus… Dans ce genre d’habitat, la menace du braconnage est grande, et est suivie par une autre menace anthropique : le pâturage du bétail transhumant. Traditionnellement, des peuples nomades tels que les Peuls sillonnaient ces paysages. C’est toujours le cas aujourd’hui, mais leurs cheptels sont bien plus grands, et font par conséquent bien plus de ravages en broutant toute la végétation qui se trouve sur leur passage, laissant un sol appauvri, dénudé et sec derrière eux. Malgré les menaces qui pèsent sur Boubandjidda et les autres endroits encore un tant soit peu sauvages, j’espère que les efforts mis en place permettront au parc de survivre, pour que les générations futures puissent elles aussi avoir la chance de découvrir ce beau coin du monde !

Pauline Toni est doctorante sous la direction du Pr. Marco Festa-Bianchet à l’Université de Sherbrooke (Québec, Canada), où elle étudie les tactiques de reproduction des femelles kangourou. Après avoir fait un Master en éthologie, elle a travaillé comme assistante de recherche sur le terrain et responsable de projet pour diverses entités telles que l’Université de Cambridge (Royaume-Uni), l’Université de Zurich (Suisse), ou encore le Max Planck Institute for Anthropology (Allemagne), sur des terrains au Cameroun, en République Démocratique du Congo, en France et en Afrique du Sud. Son parcours lui a permis d’affûter son intérêt pour la science et la recherche, et notamment pour des questions alliant le comportement et l’écologie à des fins de conservation des espèces et de leurs environnements.

Post date: September 30, 2019

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