Enable Dark Mode!
La poursuite en milieu académique, une question d’identité

par Mathilde Tissier

Tout fraichement sortis du Cégep ou du Lycée, on se lance avec enthousiasme dans des études Universitaires, puis dans des études graduées. C’est alors, parfois tout naturellement, que notre passion pour la science nous pousse à sortir de notre zone de confort, vers la découverte et l’aventure, vers de nouvelles cultures. On voyage, on découvre… On y prend goût, on se laisse porter à aller ici et là, à revenir, à repartir, au grès des envies et des opportunités. Bacc… maîtrise… doc… on vieillit, on mûrit, on se construit. Mais on prend rarement le temps de regarder en arrière. 

« Le temps ? On ne l’a pas ! » 

La route est longue jusqu’au doc et au travers, parfois semée d’embûches. Puis arrive l’heure du Post-doc. Cet « après » doc… cet « après » d’une vie graduée à laquelle on s’était finalement habitué… Et maintenant quoi ? Quelle grosse question. Maintenant, il est temps de choisir sa voie, et si on le souhaite, de poursuivre en milieu Académique et alors d’affirmer son identité scientifique. Il est temps de trouver sa niche, faire sa marque, d’initier ses propres projets, de terminer ceux qui ne l’ont pas été, de créer de nouvelles collaborations, entretenir celles existantes, trouver des financements, former des étudiants… sans bien-sûr oublier de continuer à publier et de faire évoluer son CV. Il n’y a pas de recette magique. Mais il est recommandé, que ça ait été ou non déjà fait, de se tourner vers l’étranger. La fin d’une aventure qui conduit naturellement au début d’une nouvelle. Ou, dans mon cas, qui m’a amené à me tourner vers une ancienne.

Depuis mon échange Universitaire réalisé à Sherbrooke en 2010, je veux revenir au Québec. Ce sentiment de « rentrer à la maison » lors de chacun de mes voyages dans la Belle Province ne m’a jamais quitté. Ce n’est pas faute d’avoir expérimenté d’autres choses… la Colombie-Britannique, l’Alberta et les Rocheuses, la Californie, l’Europe… Rien n’y fait. C’est au Québec que je veux être. Chu tombée en amour ça l’air !


C:\Users\Mathilde\AppData\Local\Microsoft\Windows\INetCache\Content.Word\Sans titre 4b.jpg

Finalement, grâce au FRQNT, me voilà de retour pour un post-doc à l’Université Bishop’s en 2018. Le moment de démarrer un nouveau projet, retrouver des amis de longue date, découvrir une nouvelle Université, rejoindre une nouvelle équipe, revoir d’anciens collègues « la française est de retour ! », faire des rencontres, recevoir des amis en visite… se créer une nouvelle vie et savourer un nouveau quotidien. Mais la vie peut nous amener à déménager à nouveau. Toujours au Québec, mais dans une autre ville. On recommence. Nouvel environnement de travail, nouvelles rencontres, nouvelles amitiés, nouveau quotidien, avec un peu de l’ancien. Tout cela semble parfois un peu éphémère. Mais on n’y pense pas trop, car le temps (encore lui !) file. Il faut bientôt penser à renouveler son permis de travail, ou à faire sa demande de résidence, et ne pas oublier qu’on n’est pas d’ici et que sans permis, on s’en va. Et ça, on ne veut pas !

Ultimement c’est le moment de se poser la question :

« Et après ? »… Après ce Post-doc, cet « après doc »… je fais quoi, je vais où ?

Si je veux rester au Québec, quelles sont les opportunités ? Il y en a malheureusement peu. Encore moins lorsqu’on n’est pas Canadien, diplômés du Québec ou résident permanent. Il faudrait à nouveau se tourner « vers l’étranger »… ou bien il faut redoubler de créativité !


C:\Users\Mathilde\AppData\Local\Microsoft\Windows\INetCache\Content.Word\funny-gif-cat-error-life.gif

Et là, vient le moment de rentrer (de rentrer… ou de retourner ?) dans le cadre de notre projet (« créer de nouvelles collaborations, entretenir les anciennes »). Quelle surprise, quel sentiment curieux à l’arrivée en France pour moi, que d’avoir l’impression d’être dans un pays étranger « Ça fait longtemps… mais pas SI longtemps ». On retrouve ses proches, toutes ces personnes qui nous ont tellement manqué. Cette ville où on a vécu de nombreuses années. Ce laboratoire où on a passé une partie de notre master et notre doc. « Salut la canadienne ! », « Comment ça va la Québécoise ? »… Ça fait sourire ☺ « Alors, comment ça se passe au pays des Caribous, Tabernacle ?! ». Ah ! Le fameux cliché, le préféré des français. Je réalise qu’il me fait un peu grincer des dents, alors que ce cliché a sûrement été le miens à une époque. Ça aussi, ça fait sourire. Et ça fait repenser à tous les autres clichés.

Après un mois de retour dans le passé, il est temps de rentrer (de retourner ?) au Québec… Rentrer, retourner… Je ne sais plus trop, on s’y perd un peu !  Finalement, « chez moi c’est où ? ». On a tendance à s’identifier à « là où se trouvent nos proches, notre famille », ou bien à « là où on a vécu le plus longtemps ». Mais quand on n’a aucun lieu qui regroupe nos proches ? Quand on a vécu un peu partout ? A quoi est-ce qu’on s’identifie ?

J’ai quitté mon Ardèche natale à 17 ans, et n’ai cessé de voyager depuis. 18 déménagements en 12 ans. En France, j’ai toujours été l’Ardéchoise. Je suis arrivée au Québec pour la première fois en 2010, âgée de 19 ans. J’y ai été, avec plaisir, la française. Après mon retour en France en 2011, j’ai été un certain temps la Québécoise pour redevenir rapidement l’Ardéchoise. Dans l’Ouest Canadien, où j’ai effectué une partie de ma maîtrise, j’étais parfois la Française, parfois l’Européenne. Et après 6 ans passés à Strasbourg, dans cette belle région française qu’est l’Alsace, j’ai commencé à devenir l’Alsacienne, même pour les Ardéchois avec qui j’ai grandi. Et pour les Alsaciens… l’Alsachoise (un beau mélange, initialement l’Ardéchienne mais j’ai demandé un droit de véto, question d’amour propre !). Maintenant, pour ces mêmes Alsaciens, je suis la Québécoise. Mais au Québec je suis et resterais Une française.

Et pourtant… quand je retourne en France ou en Europe, je n’ai pas ce sentiment de « rentrer à la maison », que j’ai continuellement lorsque je reviens au Québec et au Canada depuis maintenant 10 ans. Pas parce que je n’aime la France ou l’Europe. J’y retrouve un peu de moi, des valeurs et des traits qui me composent, des touches de cultures et d’histoires qui m’ont enrichie et des combats qui m’ont tant animée. Sans parler de ces personnes qui me sont si chères. Mais c’est au Canada, et surtout au Québec, que je me sens chez moi

Et alors, finalement, je suis quoi ? Je suis qui ? Je suis d’où ?

« We are from nowhere and everywhere » (Santostefano 2020).
C:\Users\Mathilde\AppData\Local\Microsoft\Windows\INetCache\Content.Word\identity crisis.jpg

Je crois bien que je suis un peu d’ici, un peu de là, un peu de là-bas. Et pour ce qui est de mon identité, je dirais que je suis un peu Française, un peu Européenne, un peu Canadienne, tendrement Alsacienne, naturellement Ardéchoise, et  amoureusement Québécoise. Et une jeune chercheuse qui pense avoir trouvé son identité. Reste à parvenir à l’affirmer et à l’enraciner. En attendant, je vais continuer de la faire évoluer, au grès des aventures et des opportunités. 

Et puis je sais maintenant que mon identité ne dépend ni de ce que je fais, ni d’où je vis, ni d’où j’ai vécu, ni d’où je viens… mais d’un savant (curieux ?) mélange de tout ça (dépendamment de qui regarde !). 

Et rappelons-nous qu’il nous sera toujours possible d’utiliser notre plasticité, notre capacité à nous adapter à de nouveaux environnements et à surmonter des situations incertaines, pour aller de l’avant et créer de nouvelles opportunités. Notre identité, personnelle ou professionnelle, s’adaptera. Elle ne nous définit pas, c’est nous qui la façonnons.

C:\Users\Mathilde\AppData\Local\Microsoft\Windows\INetCache\Content.Word\lache-pas-la-patate.gif

Mathilde Tissier est une stagiaire postdoctorale à l’Université Bishop’s (Sherbrooke) et à l’UQAM (Montréal). Elle s’intéresse aux effets des micronutriments essentiels sur les compromis évolutifs, le comportement, la sénescence et plus globalement les stratégies d’histoire de vie des organismes terrestres. De la carence dans les milieux agricoles intensifs, à l’abondance dans certains milieux forestiers. Elle travaille actuellement sur les Tamias rayés (Tamias striatus), en collaboration avec Patrick Bergeron, Dany Garant, Denis Réale et de nombreux étudiants membres du CSBQ impliqués dans le suivi à long-terme de cette espèce dans le Sud du Québec.

Post date: June 27, 2020

0 Comments

Submit a Comment

Your email address will not be published.