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Un amour inconditionnel pour les insectes…

par Judith Mogouong

En novembre 2019, j’ai eu la chance de participer au congrès de la société américaine d’entomologie qui se déroulait à St-Louis dans l’État du Missouri aux États-Unis. En plus des excellentes présentations dont la mienne, j’ai visualisé un film qui m’a tellement bouleversé… positivement bien sûr. Il s’agit d’un film reportage de 34 minutes réalisé sur la vie passionnée d’un couple de chercheurs entomologistes Charles et Lois O’Brien intitulé : « The Love Bugs », réalisé par deux cinéastes Allison Otto et Maria Clinton. Ces amoureux passionnés ont passé 60 ans de leur vie à constituer une collection privée de plus d’un million d’insectes dans de nombreux pays à travers le monde, représentant une des plus larges collections privées d’insectes connues à ce jour.

L’amour de Charles et Loïs a commencé dans les années 50 à l’université d’Arizona par l’intermédiaire de leur passion commune pour les insectes. Leurs parcours les ont amenés à s’impliquer dans des thématiques de recherche telles que la lutte biologique, ainsi que l’étude des relations insectes-insectes, insectes-plantes et insectes-humains. Chacun avait son insecte préféré. Loïs préférait les « planthoppers » communément appelé les cicadelles réputées par leurs couleurs très variables. Quant à Charles, il préférait les « weevils » communément appelés les charançons. Pour constituer leur collection, ils ont dû beaucoup voyager dans plusieurs pays et récolter les insectes par eux-mêmes, les classer, les identifier avec une épingle accrochée à l’exosquelette de chaque insecte portant les détails de l’espèce. Dans le documentaire, le couple raconte plusieurs anecdotes issues de leurs multiples voyages. Ce film touchant est très riche en émotions et présente de manière très naturelle l’amour d’un couple l’un envers l’autre et leur passion commune, les insectes. Devenus octogénaires, ils ont fait le choix difficile mais murement réfléchit de léguer le fruit de leur passion, estimé à plus de dix millions de dollars américains (The Guardian 24 Mars 2017) à l’université de l’État d’Arizona. Ceci démontre bien leur amour pour la science et leur souhait de contribuer à l’enrichissement des connaissances en entomologie. Cette collection comprenait entre autres plus d’un million de charançons et 250 000 cicadelles… 

Après le congrès, j’ai voulu en savoir un peu plus sur les charançons si chers aux yeux de Charles O’Brien. Ils font partie de l’ordre des coléoptères et correspondent au groupe d’insectes le plus diversifié et probablement la plus grande famille de l’ordre des coléoptères. En 2007 les travaux de Oberprieler et ses collaborateurs avaient déjà répertorié plus de 62 000 espèces et environ 6 000 genres dans ce groupe d’insectes. Même si quelques études présentent certaines espèces spécifiques de charançons comme pouvant servir dans la lutte biologique contre des espèces de plantes envahissantes telles que le myriophylle à épis qu’on retrouve au Québec, les charançons sont surtout réputés responsables pour nombreux dommages en agriculture. En effet, on leur attribue notamment un rôle dans la baisse des rendements de production et la détérioration de la qualité des cultures conduisant de nombreux gouvernements à investir des sommes colossales dans la lutte contre cet insecte. Par exemple, le charançon du pin blanc est connu comme étant responsable de nombreux dégâts dans les forêts de pins blancs du Québec. Un autre exemple des dommages causés par les charançons est celui occasionné dans les stockages de grains. Loin de cette réputation d’insectes nuisibles que nous avons des charançons, le film documentaire dévoile une collection impressionnante de charançons aux couleurs et formes magnifiques dont certains ne sont probablement pas connus à la date d’aujourd’hui. 

J’ai toujours été impressionnée par la beauté des coléoptères en particulier de la coccinelle… Au fil des années et des lectures, je me suis aperçu qu’une grande proportion d’insectes faisant partie de l’ordre des coléoptères était responsable de nombreux dégâts environnementaux, et économiques. Mon sujet de recherche concerne un autre coléoptère, l’argile du frêne qui est un insecte ravageur originaire d’Asie et responsable d’importants dégâts en Amérique du nord. Je m’intéresse à comprendre la relation qu’entretient cet insecte avec son microbiome lorsque les conditions environnementales changent… Énorme défi certes, mais ce sujet présente toute son utilité surtout dans le contexte de mondialisation actuel qui entraine le déplacement (le plus souvent involontaire) de nombreux insectes ravageurs de leurs régions natives vers de nouvelles contrées. Vous conviendrez avec moi que les coléoptères présentés en photo ici sont mignons… 

L’agrile du frêne (Agrilus planipennis Fairmaire) détecté au Canada en 2002. Photo Claude Guertin®

Le Ceroplesis orientalis photographié lors de mon séjour au Cameroun en 2019. Photo Judith Mogouong®

Le remarquable don de ce couple d’amoureux de la nature représente sans aucun doute une richesse inestimable pour la science, notamment pour le monde fascinant des insectes dont les avancées en taxonomie sont en perpétuelle progression. N’hésitez pas à visionner ce film magnifiquement tourné avec deux chercheurs amoureux, passionnés et dotés d’un humour entrainant.

Merci à Charles et Loïs O’Brien pour cette belle leçon.

Judith Mogouong est étudiante-chercheur à l’Institut National de Recherche Scientifique, Centre Armand Frappier Santé Biotechnologie dans le laboratoire du Pr Claude Guertin. Ses recherches portent sur la dynamique du microbiome du tract intestinal de l’agrile du frêne confronté à des facteurs environnementaux. Elle est convaincue qu’une meilleure compréhension du microbiome de l’insecte devrait permettre d’affiner les stratégies élaborées dans des contextes de lutte biologique intégrée contre les insectes ravageurs dont les dommages ne peuvent plus être sous-estimés.

Post date: February 07, 2020

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