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Vers un terrain plus inclusif : regard féminin sur le travail en milieu éloigné

Par Baptiste Brault, Jeanne Clermont, Éliane Duchesne, Marguerite Morissette et Rachel Guindon

Mise en contexte

Les sciences, en particulier celles impliquant du travail de terrain dans des environnements éloignés ou isolés, ont longtemps été façonnées par et pour des hommes. Si la présence des femmes (plus généralement les personnes assignées femmes ainsi que celles s’identifiant comme femmes) en sciences a augmenté ces dernières décennies, la parité est encore loin d’être atteinte, notamment dans les disciplines nécessitant des expéditions sur le terrain. Cette réalité est renforcée par des structures et des normes qui n’ont que peu évolué pour s’adapter à une diversité de corps, de besoins et d’expériences.

Les femmes représentent environ un tiers des scientifiques dans le monde, et encore moins dans les domaines liés aux sciences du climat ou aux missions en milieu polaire. Dans ces environnements, elles rencontrent non seulement des défis logistiques et matériels – équipement non adapté, infrastructures sanitaires insuffisantes – mais aussi des obstacles sociaux et culturels qui affectent leur intégration et leur progression. La nécessité de s’adapter à une culture de terrain masculine plutôt que de voir cette culture évoluer pour inclure une plus grande diversité de personnes est une réalité encore très présente.

Par ailleurs, les rapports et témoignages récents mettent en lumière des dynamiques genrées qui persistent : répartition inégale des tâches reliées au fonctionnement des campements, charge mentale accrue, nécessité de prouver continuellement ses compétences et exposition à des comportements inappropriés, parfois violents. Autant de facteurs qui peuvent rendre l’expérience de terrain plus éprouvante pour les femmes et autres groupes minorisés, et qui, à terme, contribuent à leur sous-représentation dans ces domaines.

Cependant, ces enjeux ne sont pas inévitables. Une meilleure préparation, une prise de conscience collective et la mise en place de politiques adaptées peuvent permettre de repenser le terrain comme un espace réellement inclusif. C’est dans ce contexte que s’inscrit la réflexion sur les défis rencontrés et les solutions à envisager pour que chacun·e puisse travailler en toute sécurité et équité.

Le 20 février 2025, le géopôle du CSBQ Sherbrooke/Bishop et le Collectif FéminiSciences de l’Université de Sherbrooke ont organisé un panel de discussion public sur ces enjeux. Cette discussion a été dirigée par Jeanne Clermont, stagiaire postdoctorale à l’Université de Sherbrooke et co-organisatrice de l’événement. Jeanne était accompagnée de trois panélistes ayant une grande expérience du terrain : Éliane Duchesne, professionnelle de recherche à l’Université du Québec à Rimouski et au Centre d’études nordiques; Marguerite Morissette, doctorante à l’Université Laval; et Rachel Guindon, biologiste en gestion de la faune. À elles quatre, elles ont fait le tour de ces enjeux, ont partagé leur vécu et ont mis de l’avant des pistes de solutions que nous avons tenté de résumer ici.

De gauche à droite : Marguerite Morissette, Éliane Duchesne, Jeanne Clermont et Rachel Guindon.
Photo : Théo Garnier.

Un terrain non adapté pour les femmes

Les expéditions sur le terrain en milieux éloignés ont été conçues dans une perspective majoritairement masculine, ce qui se reflète dans le matériel utilisé et la réalisation de certaines tâches. Pour les femmes, ainsi que pour toute personne dont la morphologie s’éloigne du gabarit masculin moyen, voire d’un physique masculin athlétique, cela peut engendrer des difficultés supplémentaires qui influencent directement leur expérience et leur efficacité sur le terrain.

Les vêtements de terrain, comme les waders, sont souvent proposés dans des tailles trop grandes, ce qui complique les déplacements et augmente les risques. Les tâches physiques, déjà exigeantes, peuvent devenir encore plus ardues lorsque l’équipement n’est pas adapté. Lorsqu’il faut porter un sac à dos mal ajusté ou utiliser des outils non conçus pour des gabarits plus petits, chaque effort demande une dépense énergétique accrue. Parfois, ces contraintes forcent les personnes concernées à acheter elles-mêmes du matériel plus approprié, engendrant un coût supplémentaire non négligeable.

Ces difficultés ne touchent pas uniquement les femmes, mais aussi toute personne dont la morphologie diffère des standards historiques du travail de terrain. Pourtant, ces enjeux pourraient être évités avec une meilleure anticipation. Il suffirait d’intégrer, dès la préparation, une plus grande diversité de tailles et d’équipements adaptés aux besoins de chacun·e. La responsabilité incombe à celles et ceux qui organisent les expéditions : assurer un accès équitable au matériel, c’est aussi garantir la sécurité et l’efficacité du travail sur le terrain.

De même, certaines tâches demandent une force ou une stature qui ne correspondent pas à toutes les morphologies. Traverser une rivière à gué, par exemple, est une manœuvre qui peut déjà être risquée en soi, mais elle devient encore plus périlleuse pour les personnes de plus petite taille, forcées de franchir des courants plus profonds. Pourtant, dans certains cas, une meilleure organisation pourrait permettre d’éviter ce type de difficulté et ces dangers, comme en choisissant un point de passage plus adapté pour tout le groupe, même si cela implique un détour de quelques minutes.

L’hygiène féminine et tout particulièrement les menstruations, sont souvent des sujets ignorés dans la préparation des missions. En effet, les terrains sont rarement aménagés pour répondre aux besoins spécifiques des personnes menstruées, et ces questions sont souvent taboues, voire carrément évitées dans les réunions préparatoires. Ce manque de prise en compte devient particulièrement problématique quand, sur le terrain, les personnes menstruées font face à des conditions d’hygiène loin d’être idéales qui ne permettent pas à ces dernières de répondre adéquatement à leurs besoins en la matière.

En l’absence de discussions sur ces sujets avant le départ, les préoccupations liées à l’intimité et aux besoins hygiéniques sont laissées de côté, ce qui peut rendre la gestion des menstruations difficile, surtout en milieu naturel. Par exemple, des étudiantes ayant eu des expériences de terrain en milieu polaire ont dû s’interroger sur la gestion de leurs déchets hygiéniques et sur le risque que cela pourrait représenter en territoire occupé par les ours polaires. Or, ces inquiétudes auraient facilement pu être balayées en abordant le sujet en amont, leur évitant la gêne d’avoir à l’aborder elles-mêmes.

Pour remédier à cela, il est donc essentiel que les responsables de terrain abordent ces problématiques en amont, brisant ainsi le tabou, et qu’ils fassent les ajustements nécessaires, que ce soit en matière de matériel ou de conditions de travail. Des solutions simples, comme inclure des serviettes hygiéniques dans les kits de secours, pourraient contribuer à améliorer la situation et à assurer le bien-être de tous·tes.

Dynamiques de terrain genrées

Dans les équipes de terrain, des dynamiques de genre peuvent parfois influencer la répartition des tâches et la perception des rôles, généralement au détriment des femmes. En effet, celles-ci se retrouvent fréquemment à assumer des tâches comme la préparation des repas, une responsabilité qu’elles endossent presque systématiquement. Même si les hommes viennent souvent aider, ils sont plus rarement à l’origine de ces initiatives et prennent rarement la charge mentale de les planifier. Cette répartition des tâches, bien que parfois involontaire, est le reflet d’une culture de terrain masculine, dans laquelle les femmes doivent s’adapter plutôt que, collectivement, on cherche à changer les choses. Ces dynamiques deviennent particulièrement marquées dans les grands groupes, où la charge mentale liée à l’organisation des tâches pèse lourdement sur celles qui, souvent, doivent assurer le bon déroulement des repas, la gestion du camp et le bien-être des autres.

L’idée qu’une femme sur le terrain n’ait pas droit à l’erreur est un autre aspect de cette pression genrée. Les occasions de participer à des tâches importantes sont rares, et lorsque ces opportunités se présentent, elles sont accompagnées d’une pression considérable, car l’échec pourrait signifier ne jamais avoir de nouvelle chance. Les femmes sont souvent confrontées à une double contrainte : d’une part, elles doivent prouver leur compétence, d’autre part, elles doivent éviter de demander de l’aide, sous peine d’être perçues comme incapables. Cette situation peut s’aggraver par une dynamique de travail toxique qui s’instaure entre les membres de l’équipe, où la démonstration de force physique et de robustesse prime, excluant parfois la coopération bénéfique à tous·tes. Ceci y compris lorsqu’une tâche physique pourrait être réalisée à plusieurs et ainsi de façon plus sécuritaire et plus conviviale.

Par ailleurs, certaines tâches jugées plus difficiles, plus physiques ou plus essentielles, sont attribuées de manière presque systématique aux hommes, tandis que les femmes se retrouvent confinées à des tâches répétitives, comme le tri des petits organismes ou, encore une fois, la cuisine. Cette iniquité dans la répartition des responsabilités crée un sentiment de frustration et d’épuisement chez celles qui doivent jongler entre leurs tâches scientifiques et les responsabilités liées à la gestion du camp. Une solution est de mettre en place un système de rotation des tâches, où chaque membre choisit un certain nombre de responsabilités par jour, ce qui permet de redistribuer la charge mentale et de rendre le travail plus égalitaire.

Les dynamiques de genre affectent aussi la gestion des conflits et la manière dont les émotions sont perçues dans l’équipe. Les femmes, en particulier celles en position de leadership, ressentent souvent le besoin de cacher leurs émotions pour ne pas perturber l’harmonie du groupe, bien que cela ne soit pas nécessairement synonyme de mauvaise gestion. Au contraire, un leadership plus sensible, où les émotions sont reconnues et exprimées, pourrait offrir un cadre plus sain et plus ouvert, permettant à chacun·e de partager ses limites et ses ressentis.

Lorsqu’il s’agit de gérer des équipes sur le terrain, il est également essentiel de mettre en place des mesures préventives afin d’éviter que des dynamiques négatives, telles que des comportements violents ou inappropriés, ne se développent. Dans des contextes éloignés, où l’isolement peut exacerber certains comportements, il est crucial de définir des protocoles clairs pour protéger les membres de l’équipe. Une solution envisagée est l’instauration d’un code de conduite à faire signer par tous·tes les partenaires, y compris les prestataires externes ou les autres organismes qui partagent les campements, pour garantir que chacun·e soit conscient·e des attentes et des comportements attendus.

L’université ou l’organisation qui supervise les travaux doit également adopter une position ferme sur la question, montrant clairement qu’aucun comportement inacceptable ne sera toléré. De plus, il est important de fournir des ressources accessibles pendant toute la durée du terrain, pour que les personnes sachent vers qui se tourner en cas de problème. Cela inclut la désignation de personnes de confiance à contacter si un membre de l’équipe est victime ou témoin de comportements inappropriés. En somme, il est de la responsabilité des superviseur·ses de s’assurer que tous·tes les membres de l’équipe soient informé·es de ce qui est inacceptable et des moyens à leur disposition pour signaler de tels incidents.

Conclusion

En gardant certains sujets tabous, on met de côté la santé et la sécurité des membres du groupe, en particulier des femmes. Cela peut se traduire, au minimum, par des frustrations ou de mauvaises expériences de terrain, et, dans les pires cas, par des expériences coûteuses entraînant des répercussions sur la santé et l’épanouissement personnel et professionnel des individus. Ces problèmes peuvent souvent être évités par une bonne préparation en amont. Prévoir des tâches de travail et un matériel adapté assure une meilleure efficacité et une plus grande sécurité, évite des frais personnels pour les travailleur·euse·s, et contribue à limiter les accidents et blessures. Aborder les questions d’hygiène et de menstruations, par exemple, permet de garantir que le terrain se déroule sans que la santé de tous·tes les participant·e·s ne soit mise de côté, et sans que cela devienne une source d’inquiétude. Prévenir une répartition des tâches stéréotypée (volontaire ou non) et les comportements sexistes ou déplacés en les évoquant et en fixant les limites dès le départ constitue également une étape cruciale pour garantir un environnement de travail plus égalitaire et plus serein. Ces actions contribuent à améliorer l’expérience du travail de terrain, en le rendant plus sûr et plus inclusif pour toutes et tous.

Remerciements

J’aimerais remercier Jeanne Clermont ainsi que le Collectif FéminiSciences de l’Université de Sherbrooke, notamment Juliette Barbeau et Claudie-Anne Langlois, pour leur contribution à la création de cet événement. Je suis également très reconnaissant à Éliane Duchesne, Marguerite Morissette et Rachel Guindon pour avoir partagé avec nous leur vécu, leurs réflexions personnelles et leur engagement à rendre le milieu de la recherche scientifique plus accueillant et inspirant.

À propos des auteur·es

Baptiste Brault

Baptiste est actuellement candidat au doctorat à l’Université de Sherbrooke, dans le laboratoire de la Pre Fanie Pelletier. Son projet de thèse s’intéresse aux effets des perturbations humaines et climatiques sur le comportement d’hivernation et le succès reproducteur des ours bruns. Il est également représentant local du CSBQ pour le géopôle Sherbrooke/Bishop.

Jeanne Clermont

Jeanne est actuellement stagiaire postdoctorale à l’Université de Sherbrooke, dans le laboratoire de la Pre Fanie Pelletier. Ses recherches en écologie animale évaluent les effets de la prédation sur la dynamique des populations de proies.

Éliane Duchesne

Éliane est professionnelle de recherche au sein de la Chaire de recherche en biodiversité nordique à l’UQAR et au Centre d’études nordiques. Elle étudie les oiseaux migrateurs qui nichent dans la toundra et les espèces avec lesquelles ceux-ci interagissent.

Marguerite Morissette

Marguerite est actuellement étudiante au doctorat en biologie sous la direction du Pr Jean-Pierre Tremblay à l’Université Laval. Elle étudie l’impact de l’interaction entre les conditions hivernales et le broutement de l’orignal sur la succession forestière.

Rachel Guindon

Rachel s’est plongée dans l’étude de l’introduction du bœuf musqué au Nunavik et de son impact sur la végétation dans le cadre de sa maîtrise à l’Université Laval. Elle met aujourd’hui son expertise au service des communautés nordiques en tant que biologiste en gestion de la faune.

Post date: September 09, 2025

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