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En avril, découvre-toi ou file! Sur les traces du lièvre variable au pays des hytter

Par Ludovic Landry-Ducharme, Étudiant au doctorat à l’Université du Québec à Rimouski

Rester immobile. La battue est lancée, j’entends les cris des autres qui se rapprochent de ma position. Mon appui sur le sol est bon; mes raquettes, bien ancrées dans la neige. Je balaie l’horizon du regard; il peut décoller à tout moment. Le filet est toujours bien en place. Mon collègue Till, pas loin de moi à l’extrémité du filet, est aussi en alerte. 

Tout à coup, je le vois : un point blanc qui se détache du paysage, projetant derrière lui la lourde neige printanière, zigzaguant à toute allure à travers les arbres. Rester immobile; ce n’est pas encore le moment. Il va grosso modo dans la bonne direction, quoiqu’il commence à dévier… Aurait-il déjà conscience du filet? Attendre encore un peu. S’il poursuit sur sa lancée, il risque de longer le filet jusqu’à son extrémité et de s’en tirer. À l’opposé, si je le surprends trop tôt, il risque de faire volte-face et de partir en direction des rabatteurs. 

C’est bon, il m’a dépassé. Il va trop à gauche, il faut corriger sa trajectoire.

On bouge.

YEEP YEEP YEEP!

Les cris stridents. Les amples mouvements de bras. Le clic-clac des raquettes cognant sur mes talons comme des grosses gougounes à chacune de mes foulées. Cette course désespérément lente, embourbé dans cette neige traîtresse qui se dérobe juste au moment où l’appui semble bon. Ça fonctionne. C’est la panique. Il oblique à droite, fonce vers le filet. Ça y est, il est pris. En suspens entre les mailles, un peu plus saucissonné à chacun de ses mouvements frénétiques.

HE’S IN! 

Relâcher d’un lièvre marqué et équipé d’un collier GPS par mon ami Stian, étudiant à la maîtrise sous la direction de Simen Pedersen et membre du projet HareKlima.

J’y arrive. Je m’élance au sol, le saisis. Une main sur sa tête, pour couvrir ses yeux. Le maintenir immobile, le calmer. Pendant un bref instant, il n’y a plus que nos respirations fébriles du sprint et de l’adrénaline, qui se mêlent bientôt aux échos des autres qui nous rejoignent.


Cette scène, c’était mon baptême de feu de capture de lièvre au filet. Pendant huit semaines, entre février et avril 2025, j’ai intégré l’équipe du Dr Simen Pedersen, professeur associé à l’University of Inland Norway, pour contribuer au projet de recherche HareKlima portant sur l’écologie spatiale du lièvre variable (Lepus timidus) en Norvège. Un séjour diversifié alliant terrain et analyse de données, le tout permettant une immersion dans le milieu européen de la recherche ainsi qu’un échange d’expériences et de connaissances tant sur le plan théorique que technique. 

En route vers une nouvelle tentative de capture au filet!

Dans un monde qui se réchauffe rapidement, particulièrement sous les latitudes les plus septentrionales, il devient essentiel de documenter comment la faune est impactée par les bouleversements de ces écosystèmes et comment elle y répond. Cela relève de l’anecdote, mais nous étions on ne peut mieux placés pour s’en rendre compte cette année, avec un hiver particulièrement doux et un printemps hâtif comme il ne s’en est jamais vu en Norvège : la neige est disparue presque un mois plus tôt que la normale! 

Pour le lièvre variable, espèce habituellement cryptique, cela se traduit concrètement par une désynchronisation entre la phénologie de la mue et la fonte printanière de la neige, celle-ci survenant de plus en plus tôt et rapidement que le processus de changement de couleur du pelage. Tout cela allonge la période critique durant laquelle le lièvre est facilement détectable, ce qui l’expose à un risque de prédation accru. Un phénomène analogue se produit également à l’automne, alors que le lièvre, tout blanc, se trouve dans un paysage où la neige met de plus en plus de temps à s’installer pérennement. 

Le campus de l’University of Inland Norway à Evenstad (Stor-Elvdal, Innlandet). [photo : University of Inland Norway]

Le projet HareKlima vise à mieux comprendre l’impact de ces changements rapides sur l’écologie spatiale et comportementale du lièvre variable. Le projet fait appel à différentes disciplines s’appliquant à diverses échelles d’étude du vivant, telles que l’analyse des gènes régulant la mue et le changement de couleur, la modélisation des mouvements du lièvre ainsi que de sa sélection de l’habitat à différentes échelles spatiotemporelles, de même que l’écologie comportementale, en évaluant la réponse du lièvre à des tentatives de prédation simulées par des humains et des chiens dressés. D’un point de vue plus fondamental, cette recherche permettra d’acquérir des connaissances sur l’écologie évolutive de ce petit mammifère relativement peu étudié, notamment au niveau de sa plasticité phénotypique et comportementale. 

Dans le cadre de HareKlima, j’ai d’abord participé aux travaux de terrain. Ceux-ci se déclinent en trois volets : 1- recapturer les individus munis de colliers GPS l’an passé afin de procéder à un examen de leur condition physique, et si cette dernière le permet, de les rééquiper d’un collier neuf; 2- capturer de nouveaux individus, les marquer et les munir de colliers; 3- installer des caméras afin de pouvoir évaluer l’état de mue des individus marqués au cours du printemps. Entre les sessions de capture, j’ai également conduit des analyses saisonnières de la sélection de l’habitat du lièvre. Ce projet nous fournira une base de référence des préférences du lièvre lorsque son apparence est en adéquation avec son environnement, ce qui nous permettra d’évaluer dans de futurs travaux sa réponse lorsque ce n’est plus le cas durant l’entre-saison. 

Entre vallées et montagnes, taïga et toundra se côtoient dans ce paysage typique de la Norvège intérieure.

Nous avons examiné la sélection de l’habitat du lièvre en lien avec des facteurs environnementaux couramment abordés chez les herbivores, tels que la couverture du paysage et le relief, mais aussi avec la présence des hytter, ces chalets rustiques que possèdent presque toutes les familles norvégiennes. Notre impression sur le terrain est que, dans le paysage forestier norvégien hautement fragmenté par les hytter et les routes qui y mènent, les lièvres semblent trouver avantage à fréquenter ces infrastructures, qui offriraient un refuge et des ressources alimentaires, du moins à certaines périodes de l’année (notamment via les mangeoires à oiseaux que les propriétaires entretiennent).

Puisque mon doctorat porte sur l’écologie spatiale et comportementale du lièvre arctique dans le désert polaire canadien, ce stage en Norvège fut une occasion privilégiée d’approfondir mes connaissances sur un modèle et des méthodes d’analyse qui me sont familiers, mais dans des contextes environnemental et théorique plutôt différents. Plus largement, mon séjour fut un formidable échange de connaissances, au cours duquel j’ai considérablement élargi mon réseau de contacts scientifiques. Les nombreuses rencontres et discussions m’ont permis de découvrir le fonctionnement du milieu académique scandinave, ainsi que les valeurs et la culture de travail d’une société aux différences parfois plus marquées que l’on s’attendrait d’un pays pourtant similaire à plusieurs égards au Québec. 

Une partie de l’équipe HareKlima, contente de conclure une saison fructueuse, au moment de relâcher le lièvre équipé du dernier collier à poser pour 2025 [photo : Simen Pedersen]

Et puis, puisqu’il faut bien joindre l’utile à l’agréable, ce fut l’occasion de visiter une contrée fantastique, à la culture riche et aux paysages grandioses. Une parenthèse revigorante avant le retour au Québec… Et le départ pour l’Arctique pour le terrain trois semaines plus tard!

À propos de l’auteur

Ludovic Landry-Ducharme est étudiant au doctorat en biologie à l’Université du Québec à Rimouski, sous la direction de Dominique Berteaux (département de biologie, chimie et géographie). Son projet de thèse porte sur l’écologie spatiale et comportementale du lièvre arctique lors d’événements clés de l’histoire de vie annuelle des mammifères arctiques, comme l’élevage des jeunes chez la femelle en été, les mouvements saisonniers à grande échelle et l’hivernage. En dehors de ses études, Ludovic aime courir avec son chien Nymeria, suivre la politique et est un grand fan de desserts (surtout ceux au chocolat).

Post date: September 11, 2025

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